Quel avenir pour no(u)s vieux ?

Ah l’Afrique !

Vous savez ce que c’est, quand un ami revient de voyage : il faut l’aider à en faire la transition en réactivant quelques souvenirs ici, histoire d’en transporter les affects dans la vie quotidienne.

Le mien, d’ami, revenait de Côte d’Ivoire, et en parcourant ses photos, celles d’une cérémonie m’avaient particulièrement interpellé :  la fête des générations, célébrant les personnes âgées du village.
Cette fête a lieu tous les 5 ans, en l’honneur des personnes de 65 à 70 ans, acquérant alors le statut de sages.

Rassurez-vous, nous ne sommes pas tombé dans l’admiration de tout ce qui nous est étranger, il ne s’agit là que d’amener la chose !

Cette fête, donc, est un hommage qui leur est fait, une reconnaissance de leur apport à la société.

Fête des

Dans notre société capitaliste (et voilà on y est…), il en est tout autre, et ce, parce que la culture du capital a développé deux des composantes qui la caractérisent.

Obsolescence et adaptabilité

  • L’obsolescence, cet effet du temps sur la désirabilité d’une chose, parce que rapidement remplacée par une autre, plus récente. Le produit n’est plus désiré, et tombe donc en désuétude.
    Effet du temps ? Pas vraiment. Nous dirions plutôt un effet du temps qui a été amplifié artificiellement par le marketing, par le levier de l’innovation constante, du progrès.
    L’innovation, la fraîcheur, pour maintenir le désir cannibale hégelien, est la règle primaire du capital s’il veut survivre.
    Bien sûr, le flétrissement du désir est quelque chose de réel, le temps ayant un effet sur toute chose. Les couples séparés peuvent en dire long à ce sujet. Ou trop peu.
    Mais ce flétrissement du désir est, dans le cas du marché, accéléré afin de donner une durée de vie limitée aux produits, pour accélérer, de fait, leur renouvellement, et donc, la captation des richesses du client.
    Obsolescence du désir, venant compléter l’obsolescence -dite programmée- de l’objet de désir. Obsolescence, en fait, qui mériterait elle aussi le qualificatif “programmée”.
    Une programmation mentale complétant une programmation physique de déclin.
  • L’adaptabilité, cette culture du darwinisme (pris en son sens vulgaire) poussée à la nausée : marche ou crève en somme, ou le “struggle for life” à l’anglo-saxonne.Obsolescence programmée

La diffusion des idées

Nous sommes des êtres humains, et nous faisons automatiquement des liens entre les idées, même si elles n’ont rien à voir les unes avec les autres.
Et par diffusion idéologique :

  • Ces personnes âgées, dans la représentation mentale collective, deviennent obsolètes : des produits usés qui ont eu leurs rôles, au temps révolu, et qui doivent maintenant céder place. Elles sont vieilles, donc indignes du moindre désir.
    Et la tradition est morte. La soumission également : son désir est porté vers des choses qui ont un plus grand potentiel de jouissance, et plus immédiatement. A quoi bon m’occuper d’un vieux ? Il mourra bientôt de toutes façons, et ne pourra plus m’en vouloir de l’avoir oublié.1
  • Ces mêmes vieux, ces êtres réfractaires au changement, ne comprennent rien à la modernité, ni à la chose moderne et sont donc inadaptés. Ils rejettent le progrès, sont réac, se plaignent qu’on les fasse bosser sur un PC “alors que ça marchait bien avant”. Ils se plaignent aussi de l’hypersexualisation de la société, eux qui étaient pudiques !1
    Plus rien n’est stable dans le monde, et alors ? C’est le progrès ! La nouveauté ! Les temps changent ! Ca va vite et il faut s’adapter mon vieux !
    Mais gardons à l’esprit qu’aussi excitant ce progrès puisse paraître pour un jeune, rien n’est plus violent que le changement… D’autant plus s’il est perpétuel.

Les conséquences de cette évolution de la culture ? Le jeune ne veut pas vieillir, de peur de sembler dépassé.
Il fait tous les efforts du monde pour fuir la conscience de la violence qu’il opère, comme pour justifier ses comportements passés : il préfère nier sa future vieillesse, continue de faire semblant d’être adapté, alors qu’au fond, il ressent ce malaise.

Le vieux, lui, ne veut pas être considéré comme tel, allant même jusqu’à refuser une place assise dans le métro de manière agressive “Je suis pas si vieux que ça quand même !” (sic)
Ce qui avant était un cadeau, un privilège offert à la sagesse qu’ils symbolisent, une marque de respect, est aujourd’hui considéré comme une insulte.

Et ta valeur ajoutée ?

Enfin, et pour finir, ajoutons à tout cela la marchandisation de tout, qui mène, par glissement, au calcul de la productivité de tout et de tous2, et à la fameuse question “Qu’est-ce que tu m’apportes ?” . Le vieux, non productif car inapte physiquement, répond par le néant à cette interrogation.

L’enfant aussi est inapte et improductif, mais lui a l’avenir devant lui. Et on peut alors remplacer cette question par “Qu’est-ce que tu vas m’apporter ?”. D’ici là, on aura tout le temps de le modeler, cet enfant. Le vieux, lui, est foutu !

Improductivité, donc, qui aurait mené Jacques Attali à annoncer qu’il faut euthanasier les vieux parce qu’ils coûtent cher après 65 ans3. Jacques Attali, 72 ans.

Nous sommes donc en droit de nous inquiéter pour nos vieux. Et si nous considérons que cela ne nous regarde pas, alors inquiétons nous au moins pour notre avenir.

 


 

[1] Même si ce paragraphe peut sembler avoir pour objectif de culpabiliser, ce n’est pas absolument pas le cas. Son objectif est simplement d’exagérer le trait pour bien saisir de quoi il s’agit. 

[2] Il n’y a qu’à constater, à ce sujet, la multiplication des conseils afin d’augmenter sa productivité sur les sites de développement personnel.

[3] Information à prendre avec des pincettes, puisqu’elle aurait été démentie, d’où l’usage du conditionnel. Pour info, voici l’extrait :
“Dès qu’il dépasse 60/65 ans, l’homme vit plus longtemps qu’il ne produit et il coûte cher à la société. Je crois que dans la logique même de la société industrielle, l’objectif ne va plus être d’allonger l’espérance de vie, mais de faire en sorte qu’à l’intérieur même d’une vie déterminée, l’homme vive le mieux possible mais de telle sorte que les dépenses de santé soient les plus réduites possible en terme de coût pour la collectivité. Il est bien préférable que la machine humaine s’arrête brutalement plutôt qu’elle se détériore progressivement. L’euthanasie sera un instrument essentiel de nos sociétés futures.”
(L’Avenir de la vie, Michel Salomon).

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