Comment Vider un Salarié de son Humanité

invisible man standing with folded arms over his chest against grey background
L’entreprise est un milieu sain et le management sert à organiser le travail pour faciliter la vie de tous les salariés !

 

Si vous avez été en recherche d’emploi, une chose a particulièrement dû vous frapper : le degré de mensonge pratiqué par les recruteurs pour séduire le candidat.
En plus du savoir-faire premier de l’entreprise, voilà qu’on nous parle de ses valeurs !
Intégrité, humanisme, écologie, altruisme, pourquoi pas amour et végétarisme ? Ce déferlement de valeurs, de mots chargés émotionnellement, est tellement touchant qu’on en pleurerait presque.

 

Seulement, vous vous doutez bien qu’Apple, avec son milliard de produits vendu dans le monde, et ses millions de pièces rebutées -donc autant de déchets qui vont se retrouver quelque part dans la nature- n’a en réalité pas grand chose à faire de la planète.
Et que dire de son sous-traitant Foxconn, chez qui les employés signent un contrat dans lequel il est stipulé qu’il est interdit de se suicider ?
Bien sûr, nous parlons d’Apple, mais la totalité des grands groupes sont dans ce cas. Ces groupes, en bons praticiens du Greenwashing, s’achètent une réputation par une écologie de façade.
Car tous sont dans une optique de conquête du marché, et ils ne sont prêts à reculer devant rien, et surtout pas devant la morale, ceux qui l’ont fait étant morts depuis longtemps.

 

L’employé : un humain devenu ressource

Dans la plupart des cas, un entrepreneur peut démarrer un projet d’entreprise par amour de son produit, par envie d’être utile à la société, ou de la réussite d’une conquête quelconque.
Et dans sa petite structure, le patron ne pense pas spontanément à donner un jeu de valeurs à son entreprise : ces dernières sont implicites, et la proximité des différents acteurs de l’entreprise, de par sa petite taille, fait que ces valeurs implicites sont diffusées par contact direct.

 

Dans une société tenue par des financiers (type grand groupe), la division des tâches est de mise pour plus d’efficacité. Le contact interpersonnel est donc fortement réduit : seuls les membres d’un même service échangent entre eux, et rares sont ceux qui voient le haut de la hiérarchie.
La taille provoque la perte de la dimension humaine au niveau relationnel, mais également au niveau de la considération d’autrui. Et contre toute attente, cela présente un excellent avantage : elle permet la réification de l’employé au plus haut point, par sa gestion à l’aide d’indicateurs chiffrés par le service RH : système de notation, barèmes, indices et coefficients.
Le simple changement d’appellation de ce service, passant de Gestion du Personnel à Gestion des Ressources Humaines, permet d’ailleurs de bien rendre compte de la transformation de la considération de l’employé : il est dépouillé de son statut de “personnel”, donc de personne, d’être humain, pour se trouver quasi-totalement dénudé, simplement vêtu de son statut de “ressource”, et donc de compétence.
Seule cette dernière compte, et il ne deviendra plus que ça, n’existera plus qu’à travers ça, et ne sera vu que comme ça : une compétence. Et s’il s’en sort bien, comme un potentiel (un “talent”, comme on aime le dire dans le milieu). Quoiqu’il en soit, il n’est vu que par le prisme de l’intérêt, de ce qu’il peut apporter à l’entreprise.
Et s’il vous prend de vous dire que cela est normal, alors vous êtes déjà pollué par la même vision technocratique et managériale qui vous pousse à ne voir l’autre que comme un moyen de parvenir à une fin, plutôt que par son humanité.
Notons au passage que comme on passe l’essentiel de notre temps au travail, celui-ci devient le premier vecteur de redéfinition des relations sociales. C’est alors normal que les relations sociales extra professionnelles s’alignent sur le modèle managérial : l’intérêt pur.

 

Quoiqu’il en soit, cette éviction de l’humanité de l’employé est le point de départ de la crise du management moderne.

 

Réparer le travailleur : les valeurs d’entreprise

Par l’hyperspécialisation, l’employé perd le sens de son travail, le remplissant ainsi de frustration. Cette frustration pourrait être canalisée si les besoins de l’employé étaient reconnus, mais nous venons de démontrer que c’est la direction de la rentabilité par l’hyperrationalisation qui était choisie, au détriment de l’écoute des besoins du salarié. Alors la frustration se transforme en souffrance.

 

Seulement, le management, depuis sa création (on peut trouver ça aisément dans la philosophie de ses créateurs), est basé sur un principe de base qui est la crise permanente, le mouvement permanent. Tout comme un homme a besoin de se déséquilibrer pour marcher, le capitalisme a besoin d’écraser les hommes par le biais du management pour avancer. Nous y reviendrons plus tard. Attardons nous pour l’instant sur le sujet des valeurs.
Comment faire tourner une entreprise avec des employés qui souffrent, sachant qu’il est hors de question de revenir en arrière ?

 

D’ailleurs qu’est-ce que la souffrance ?
Avant tout, il faut comprendre qu’un être humain n’interagit pas avec le réel directement, mais uniquement avec la représentation qu’il s’en fait. Ainsi, ce n’est pas ce qu’il vit qui compte, mais comment il place ce qu’il est en train de vivre dans le déroulement de sa vie. A-t-il l’impression d’avancer vers quelque chose de beau, de juste, de noble ? En accord avec ses valeurs ?
En posant cette dernière question, vous devez sûrement avoir déjà deviné où nous voulons en venir…

 

La réponse, nous l’avons vu plus haut, est négative. Le travail du salarié n’a plus aucun sens. Sa vie même, dans la société pleinement dominée par le capitalisme, où toute forme de transcendance a été détruite, si ce n’est la transcendance par le marché, n’a plus aucun sens.
Alors il n’y a aucune autre solution que de faire croire au salarié qu’il prend part à un projet qui l’élève. La transcendance par la production capitaliste : réunions de motivation, restaurants pour se féliciter du lancement du produit ou de la fin d’un projet, animations diverses et variées, discussions autour des valeurs de l’entreprise, etc. participent de cette illusion.
Le travailleur ne se fait plus un avis propre sur sa situation, cet avis lui est dicté.
Donner des valeurs à son entreprise devient alors un moyen de communication, et donc, de séduction ; c’est d’ailleurs pour cela qu’elles prennent toujours la forme d’un slogan. Et en entreprise, la séduction participe d’une méthode de management qui n’apparaît que pour compenser un malaise, car s’il n’y a pas de malaise, la séduction va de soi et ne nécessite pas d’effort.
En réalité, la valeur première d’une entreprise est la rentabilité. Toutes les autres valeurs ne sont qu’un habillage pour vous faire accepter la première.

 

Citons Mc Donald’s pour exemple, affichant une fière tolérance envers tous les styles : “Venez comme vous êtes”. Essayez d’aller postuler chez Mc Do avec des dreadlocks, le suivi serait très intéressant.
Cette publicité n’est en réalité pas pour les employés, mais bien pour vous, consommateurs, en jouant sur l’ambiguïté du sujet “Vous”.
Autrement, quel intérêt de dépenser des millions d’euros dans une publicité pour le recrutement ?

 

Revenons à nos moutons.
Toute la perversion est alors de faire miroiter au salarié qu’il va s’épanouir dans son entreprise, contribuer à la vie de cette dernière et qu’elle va lui permettre d’exister. Cet épanouissement lui permettra d’obtenir la satisfaction, la reconnaissance dont un homme a besoin pour vivre.
Une fois embauché, il se rend rapidement compte que les mensonges vendus par le recruteur s’évanouissent pour laisser place à une réalité moins idyllique : relations managériales malsaines, injonctions paradoxales où tout est urgent, concurrence entre les services, moyens limités, tout en lui disant qu’il doit relever des « challenges ».
L’utilisation de ce mot n’est pas anodine, puisque comme tout terme apprécié dans la politique, il signifie à peu près l’inverse de sa définition : Challenge = peu de moyen et (donc) forte pression.
Mais il est utilisé pour que le salarié, qui tendrait spontanément à détester sa situation, voit cette situation problématique comme un défi positif, comme si l’entreprise lui était dévouée entièrement, à lui, à son développement personnel, et à son goût pour les challenges.
Lesdits challenges consistant en fait à maximiser la rentabilité avec le minimum d’investissement.

 

Combien de fois avez-vous entendu dire, dans votre entreprise, « comment veulent-ils qu’on fasse du bon boulot s’il ne nous en donnent pas les moyens ? »

 

La réponse est presque dans la question : c’est le but premier de l’entreprise que de faire gagner de l’argent à l’investisseur en minimisant son investissement. L’employé n’est que ça, un investissement. Et si demain vous n’êtes plus rentable, l’investisseur n’aura que faire de vos émotions, de votre famille, ou de votre crédit : il cessera d’investir chez vous, dans votre entreprise que vous aimez tant, les produits (moteurs, alarmes incendie, voitures, réacteurs d’avions) qui vous satisfont tellement, qui vous font vous sentir vivre, et il ira placer son argent dans un autre secteur qui lui rapporte plus.

 

Et tant pis pour vous.

 

Ce retour à la réalité est d’autant plus brutal quand il s’agit de la première embauche, ce qui explique partiellement la difficulté de gestion de la Génération Y.

 

Chasse le Réel…

Dans cette fuite en avant, le management ne nous pousse que plus loin dans la crise. L’interaction avec le monde n’est possible que si l’on se fait une représentation du réel en adéquation avec le réel, permettant d’agir sur lui, et donc de vivre. En définissant la représentation du réel que se fait le salarié, le management ne fait que créer une tension entre la représentation et le réel lui-même.
Mais le réel revient toujours à la charge un jour ou l’autre, mettant à mal l’idéologie.

 

L’accumulation de richesse étant non négociable pour le capitalisme (la libéralisation progressives de toutes les économies mondiales tend à le prouver), cette mise à mal ne se fera pas.
Le Capital est condamné à aller toujours plus loin dans la définition du monde. On est alors en droit de se demander quelle est la prochaine étape.

 

L’être humain n’acceptant l’aliénation que jusqu’à un certain point avant d’être rappelé à sa nature, il faudra alors se débarrasser de cette nature : soit par la voie de la robotisation (et sa version extrême : l’Intelligence Artificielle), soit en le vidant encore plus de sa substance, par l’usage de neurosciences.
Il ne vous d’ailleurs pas chercher bien loin pour comprendre que ces deux projets, l’un comme l’autre, ont déjà commencé…

 


Addendum : La plus hypocrite des valeurs.

La plus hypocrite des valeurs, et que vous trouverez chez beaucoup d’entreprise est l’intégrité.
En réalité, face à l’accroissement de la concurrence dans tous les domaines, seule la corruption permet de se démarquer. Seulement, seuls quelques uns ont les relations pour pouvoir le faire discrètement, ou ont les moyens de faire tomber les autres dans une optique de guerre économique. Alors les entreprises s’y risquent moins, non par peur d’être malhonnêtes, mais par peur d’être poursuivies en justice, par un procès orchestré par le concurrent.

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