Est-on vraiment en démocratie ?

Notre ami Montesquieu

L’arnaque du choix de nos gouvernants

“Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie. Le suffrage par le choix est de celle de l’aristocratie. Le sort est une façon d’élire qui n’afflige personne; il laisse à chaque citoyen une espérance raisonnable de servir sa patrie.”
Montesquieu –  De l’esprit des lois


 

On prétend être en démocratie car on aurait la possibilité de choisir qui nous domine, et surtout, la possibilité de critiquer le pouvoir.
Mais de même qu’avec le temps, l’autorité a laissé place à la manipulation, la répression physique a laissé place à la répression symbolique.

Dans son sens actuel, la démocratie est présentée comme le système politique idéal : le pouvoir au peuple, par le biais de ses représentants.

Notre ami Montesquieu

Notre ami Montesquieu

En d’autres termes, la démocratie représentative fonctionne par un procédé d’élection de représentants qui vont nous servir. On n’est pas vraiment loin de l’entretien d’embauche, au rituel près, et de la sélection du meilleur candidat -d’où l’utilisation du même terme dans les deux domaines- à ceci près que nous ne sommes pas seuls à décider de qui l’on prendra comme dirigeant.
Seulement, nous allons démontrer que le pouvoir n’appartient pas au peuple, pas plus que le système politique n’est idéal, c’est-à-dire garant du bien-être des faibles.

Commençons par le second point. Tout au plus ce système garantit-il le bien-être de la majorité : lorsque plus de 50% de la population a décidé de quelque chose, l’autre moitié doit alors s’y plier. Le pouvoir n’est donc pas au peuple dans sa totalité, puisque c’est le pouvoir d’une partie, d’une classe qui devient alors décidante par sa majorité, et qui soumet tous les autres individus.
Si nous supposons une société composée à 50.01% de capitalistes et du reste de travailleurs, les deux classes ont-elles les mêmes intérêts ? Est-il judicieux que l’une décide pour l’autre, sachant que l’une ne rêve que d’exploiter l’autre afin de s’enrichir (et donc, l’appauvrir) ?

Et quand bien même le pouvoir serait au peuple, nous ne faisons que constater élection après élection les mensonges systématiques de nos élites. Donc la majorité ne décide même pas pour elle-même, puisqu’elle vote selon des promesses qui ne sont pas tenues !

Pour ma part, tant qu’il n’existera pas une loi condamnant le mensonge de campagne, comme il en existe pour publicité mensongère, je ne croirai pas que nous sommes en démocratie représentative authentique.

Nous pouvons pousser la comparaison avec l’entreprise plus loin : l’entreprise, par le biais du marketing, fait des promesses au client -satisfaire son désir (désir qu’elle crée elle-même, ce qu’elle cache)-, et, par le biais du service client, cherche à le satisfaire pleinement, même après achat. Elle feint de se soumettre au client, alors qu’elle le domine totalement en lui sous-tirant ses richesses, par une méthode qu’on peut qualifier de basse : en créant, et donc en manipulant, le désir.
Et c’est exactement cette situation que nous retrouvons avec les politiciens.

L’esclave devenant maître

Revenons maintenant au premier point : lorsque l’on a des professionnels de la politique peut-on réellement parler de démocratie ?
Les professionnels de la politique, comme n’importe qui, veulent perpétuer leur pouvoir, il suffit de suivre leurs interventions afin de les voir faire bonne figure, séduire, paraître sympathique, et même s’approprier le moindre événement à charge politique. La gestion d’image est à son summum chez les personnalité publiques, et les politiques n’y échappent pas.
Partant de là, quand ces professionnels maîtrisent les techniques d’influence et de communication, qu’ils utilisent sans hésiter dans le but de conserver ce pouvoir, peut-on réellement parler de liberté ?

En d’autres termes : on a à la tête de nos pays des professionnels de la domination, qui, au lieu d’écouter le peuple pour le servir, le manipulent pour s’en servir, par des techniques connues1pour que celui-ci se plie à leurs envies, et les maintienne au pouvoir. Ils ont l’art de donner au peuple l’envie de faire les réformes qu’eux seuls désirent.
En d’autres termes : ils prennent soin de créer chez le peuple un désir qui converge avec le leur, feignant ainsi la spontanéité.

Ces techniques, bien sûr, ne sont pas infaillibles et ne fonctionnent pas parfaitement sur tous. Mais avec le principe de la démocratie sous scrutin majoritaire (50% + 1 voix), il suffit qu’elles fonctionnent statistiquement sur un nombre suffisant de citoyens pour qu’elles soient efficaces. Le peuple est alors dépossédé de sa puissance.pouvoir-du-peuple
Aussi jolie, poétique, émouvante soit l’image ci-dessus, elle est d’une forte naïveté, étant donné que tout est fait pour que le peuple ignore justement son vrai pouvoir. De là, peut-on réellement attribuer à une personne la responsabilité de son ignorance ? Car on ignore ce que l’on ignore, et on ne peut pas nous le reprocher.

Dans son livre Imperium, Frédéric Lordon (un auteur qui gagne réellement à être connu, nous vous invitons à visionner ses interventions sur Youtube), s’appuie sur Spinoza pour décrire le pouvoir du peuple par le concept de Transcendance-Immanence : c’est-à-dire une puissance qui domine un groupe, mais qui émane pourtant de lui. En quelques sortes, le groupe produit une structure dans laquelle il évolue, puis il devient façonné par elle, jusqu’à participer à sa reproduction et sa perpétuation (ce qui explique d’ailleurs la lenteur de tout changement de société, sauf s’il est aidé).
Lordon utilise cette image visuelle selon laquelle la puissance du groupe, l’Imperium, est un flux d’énergie ascendant qui s’agrège, puis redescend sur ce même groupe pour l’influencer. Il parle, en ses termes, de mouvement ascendant-descendant de l’auto-affection de la multitude. A vos souhaits.

L’homme de pouvoir est alors un individu qui capture cette puissance de la multitude : il s’insère dans ce flux d’énergie, et produit l’illusion que cette puissance n’est que descendante, et qu’il en est la source, confisquant en même temps à la multitude la conscience de sa puissance.

Violence et pouvoir

Il n’y a pas d’Etat sans pouvoir (c’est même sa définition), ni de pouvoir sans violence, ne serait-ce que pour contenir la violence des sous-groupes qui le constituent qui mènerait alors inévitablement au regroupements d’individus, ces regroupements montant par la suite en puissance, et pouvant constituer une organisation rivale de l’Etat et le destituer. On comprend alors que le pouvoir n’est qu’affaire d’organisation et de réseaux, et absolument pas d’un quelconque éternel pouvoir sacré, l’Histoire nous le démontrant.
Mais terminons notre phrase : comme il n’y pas de pouvoir sans violence, si la forme visible de la violence disparaît (Etat autoritaire), alors la violence dématérialisée est inévitable. Autrement, il n’y aurait pas de pouvoir, et la notion même d’Etat disparaît alors.
Dans un système qui se prétend démocratique, et nous le répéterons très souvent, il s’agit de maintenir l’illusion de l’inexistance de pouvoir, d’autorité.

Et nous l’avons démontré : tautologiquement, il n’y a pas de pouvoir sans pouvoir. Il faut alors une forme d’autorité de substitution. Toute la subtilité réside alors dans l’effacement total de la figure autoritaire afin d’en faire une autorité douce et permissive.

Pour aller plus loin, nous vous invitons à lire cet article qui traite de la manière très subtile de censurer en démocratie.

 


 

[1] Et notamment décrites dans Influence et Manipulation de Robert Cialdini, ou Petit Traité de Manipulation à l’Usage des Honnêtes Gens de Joule et Beauvois

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