Effet mouton et monopole de l’information

Quand on ose un peu débattre sur des sujets sensibles, malgré la terreur intellectuelle qui règne dessus, on fait souvent face à un argument récurrent : celui des sources, et de leur légitimité.

Question à la fois pertinente et vide de sens, puisque la légitimité est définie comme ce qui est accepté par le plus grand nombre.
Le dictionnaire nous dit que la légitimité est “la qualité de ce qui est en droit et en justice”.
La justice ayant pour rôle moral de minimiser les injustices, et donc, minimiser les souffrances (les unes entraînant les autres), on arrive à notre définition initiale -ce qui est accepté par le plus grand nombre-, puisque dans la définition commune de la démocratie, c’est le plus grand nombre qui décide.

Toujours dans l’optique de donner l’illusion de liberté totale, la grande question réside dans la légitimation de la domination en place, c’est-à-dire la diffusion d’un mode de pensée, un logiciel qui par déduction, une fois les jalons posés, mènera inévitablement à l’acceptation de ce que le peuple vit au quotidien.

Cet article sera en deux parties : l’un sur les mécanismes psychologiques sous-tendant l’adhésion à une idée, et l’autre, à la manière de s’assurer l’exclusivité de la légitimité.

L’effet mouton

La preuve sociale (ou l’effet mouton) est un mécanisme théorisé par la psychologie sociale. Elle consiste en un principe simple : l’imitation.
Ce mécanisme observe que si vous ignorez quel comportement adopter face à une situation, vous vous en remettrez à vos pairs.
Ce qui peut pousser à ne choisir que des restaurants pleins et éviter les vides, vous fier aux avis sur internet, ou encore, à ne pas bouger face à une agression si personne ne le fait1 (indépendamment de votre peur).

Ce procédé est très utilisé pour imposer les nouvelles tendances et modes de consommation (vestimentaires, ou autres).
Il suffit pour cela de matraquer ces nouvelles tendances dans les media, de préférence en montrant plusieurs personnes l’adoptant (plus il y a d’adhérent, plus le mécanisme est puissant), et la tendance se diffusera.Mouton 2

Les instituts de sondage en sont une application, ainsi que la multiplication des logos “Saveur de l’année”, “Voiture de l’année”, etc.
Et pourquoi pas, même, les utiliser pour influencer les résultats d’élections ?

Hum ! Nous allons trop loin. Recentrons-nous un instant.

Rendre une information légitime

Pour imposer la légitimité, il suffit d’utiliser les mêmes outils que le marketing -le marketing étant très friand des sciences sociales.
A travers le temps, il y a toujours eu propagande d’Etat et l’époque moderne n’y échappe pas. Alors vous vous doutez bien que si l’entreprise a réussi à développer des outils d’influence, l’Etat ne va pas s’en priver, sous peine d’être supplanté par les entreprises ou les autres pays qui eux, ne s’en seraient pas privés.

Comme détaillé dans cet article, il y a interaction entre l’individu et la structure dans laquelle il est plongé. Naturellement, la structure tend à s’auto-reproduire : les individus sont façonnés par la structure, mais sont des particules de la structure, et donc, deviennent à leur tour de ses piliers, la renforçant de fait.

Par une étude fine des sciences sociales et après leur application, il suffit de contrôler un outil de communication (par exemple un media) et de donner l’illusion que le grand nombre a adopté une idéologie. La preuve sociale fera le reste : un nombre toujours croissant l’adoptera à son tour, et la structure se formera. Et se penser trop intelligent pour que ça fonctionne sur soi est de l’ordre de la naïveté…

On a vu que la publicité utilisait l’intervention de plusieurs personnes, voire de foules, afin de faire croire à l’adhésion d’un grand nombre de personnes à la tendance. Pour le media, qu’il soit contrôlé par des industriels ou par l’Etat, il suffit d’interviewer des individus lambda dans la rue, et de ne conserver que ce qui va dans le sens de la propagande. Par le mécanisme de la preuve sociale, l’idée va alors se diffuser, et comme seul ce que l’on connaît existe, l’opposition à cette idée ne viendra jamais à l’esprit du spectateur. Et si ça arrive, il suffira de traiter celui à qui vient cette idée de fasciste. Bien sûr après avoir chargé émotionnellement le mot fasciste…

La légitimité est ainsi falsifiée, créée de toutes pièces : En feignant de restituer un mouvement ou une idéologie qui prend de l’ampleur, et en prenant bien soin de montrer la multiplicité des adhérents, cette restitution feinte ne sera en fait que le mode de diffusion de l’idée à propager.

L’information ritualisée

La lecture, chez la plupart, ne stimule que le langage interne, qui à son tour peut stimuler les sens que l’on utilise pour rendre ce que l’on entend intelligible. Ainsi, seul les mots proviennent de l’extérieur, et le reste n’est que création de l’esprit, transformation en représentations internes afin de rendre ces mots accessibles à l’esprit pour être traités. C’est cela que l’on appelle interprétation.
Et pour des raisons évidentes de survie, il faut que le cerveau humain puisse traiter les informations provenant de l’extérieur en priorité par rapport aux représentations internes.

Lecture

Le corps étant le siège premier de toute interaction avec l’extérieur (le réel), plus le media utilise de canaux sensoriels, plus l’information y sera ancrée, et donc la représentation intériorisée. C’est ce qui fait que l’on ne croit que ce que l’on vit, ou ce que l’on est apte à vivre.

La télévision est le plus puissant des outils de communications, car les informations proviennent de l’extérieur, et elle exploite plusieurs canaux sensoriels.
Un media plus puissant encore, serait un media qui stimule la totalité des sens.

Par la démocratisation de son accès, et surtout par l’absence totale d’effort à fournir afin de recevoir l’information, la télévision s’est imposée d’elle-même, et a supplanté le journal papier.
On ne se contentait plus de simplement imaginer les informations, on pouvait les voir, ce qui constitue une révolution dans le domaine de l’influence, qu’elle soit politique ou commerciale, car grâce à l’ajout des canaux visuel et auditif, l’information laisse une empreinte plus profondément ancrée dans le corps du récepteur.
C’est d’ailleurs sa puissance d’influence, la profondeur des empreintes laissées, qui justifie les coûts exorbitants de la publicité télévisuelle.

Alors, avec le temps, la télévision a ritualisé l’information.
En instaurant un décor, un contexte, un présentateur, une musique d’introduction, la télévision a totalement associé la légitimité d’une information à ce rituel, à tel point que les deux sont devenus indissociables.
D’un point de vue psychologique, un rituel permet un changement d’état émotionnel, une préparation de la réceptivité de l’initié. Et plus il est répété, plus il est efficace. La plupart des sportifs ont d’ailleurs des gestes rituels (appelés ancrage en PNL) pour se préparer à une représentation.

Cette association, cette ritualisation, a été faite à tel point que peu importe l’information, si elle n’est pas délivrée sur un plateau télévision, alors elle peut être contestée, et surtout, contredite par la télévision. On peut montrer des documents des déclarations officiels de puissants à nos contradicteurs, mais par un mécanisme de biais cognitif, ils arrivent à déformer la réalité pour ne pas en tenir compte.
Ceci s’explique par le fait que l’information télévisuelle, par son aspect rituel, dispose d’un argument d’autorité majeur, renforcé par son statut quasi-monopolistique jusqu’alors, ce qui lui confère une légitimité historique.

Dans la conscience du spectateur, la pertinence, la véracité d’une information est directement attachée à la représentation qu’il s’en fait, intimement liée à ce rituel télévisuel.
D’ailleurs, tous les media, même s’ils veulent s’opposer à l’information officielle, s’alignent sur ce rituel.

Et si vous en doutez, essayez demain de lancer un journal aux informations 100% vérifiées, mais imprimé sur du papier blanc format A4. Vous verrez le résultat.

Contester l’information

Dans le passé, on ne discutait pas l’information car on avait moins conscience de la notion de propagande d’Etat. Les moyens de communication entre citoyens n’étaient pas aussi puissants qu’aujourd’hui, ce qui fait que d’une part, les travaux d’enquête réalisés bénévolement ne trouvaient jamais leur route en dehors de milieux fermés, et d’autre part, la pression sociale faisait que quiconque avait connaissance de ces travaux avait du mal à accepter sa véracité, refusant d’aller à l’encontre des croyances de la masse. Ceci explique qu’on légitimait forcément, à l’époque, ce rituel de par son caractère monopolistique.
Aujourd’hui, la multiplication des sources a ébranlé la crédibilité des media. Et surtout, le fait que certaines contre-informations se révélaient bien plus pertinentes que les officielles fait que l’information officielle vit une véritable crise de légitimité.

Constat inévitable, les media officiels ont perdu le monopole de l’information, et doivent composer avec les alternatifs. D’ailleurs, le rachat de Rue89 -media pseudo-subversif- par un trio de milliardaires est une conséquence de cette composition obligatoire.
Pas étonnant non plus qu’un projet de contrôle de l’internet, sous couvert de mesures anti-terroriste, soit en cours de gestation.

Mais la légitimité n’a pas été intégralement transférée du media officiel au media alternatif : le peuple n’a pas totalement déserté l’un pour l’autre. Le premier dispose encore de la confiance historique des derniers résistants, et le second est encore à ses balbutiements.
Alors, entre les deux camps, une véritable guerre de légitimité de l’information se livre.

A qui appartiennent les media ?

A qui appartiennent les media ? Cliquer ici pour agrandir

D’autant que si on peut trouver sur internet de l’information de qualité, il y a aussi beaucoup de sites qui ont pour objectif de générer du trafic, et donc, n’hésitent pas à falsifier l’information pour la rendre sensationnelle, et avoir la double utilité de générer des frais liés à l’affichage de publicités, mais également, auprès des plus (ou moins) cartésiens, de discréditer totalement certaines contre-informations. Parlez aujourd’hui de la dictature mondiale de la banque, et vous verrez qu’on vous donnera en guise de contre-argument un glissement argumentaire digne d’un abruti, tel que :
Banque => Rothschild => Illuminati => Extraterrestres qui contrôlent la Terre.
Tuant ainsi toute construction argumentative de votre part.
Le travail de contrôle de la contre-information est déjà bien entamé.

Contrôle inévitable, puisque le contrôle de la légitimité et celui de l’information sont indissociables si l’on veut se maintenir au pouvoir.

 


 

[1] Pour plus de détails sur ce domaine qu’est la psychologie sociale, se reporter à l’ouvrage Influence et Manipulation de Robert Cialdini, ou Petit Traité à l’usage des Honnêtes Gens.

1 Comment on "Effet mouton et monopole de l’information"

  1. Excellent argumentaire bien justifié par les apports de la psychologie sociale. Je n’avais pas compris à quel point l’effet mouton était utilisé par les media de masse.

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