Comment censurer en démocratie ?

De tout temps, et de manière inévitable, le système de domination en place est toujours doublé d’une idéologie qui le justifie. Le Christianisme pour la Monarchie de droit divin, la déité du Pharaon (allons-y gaiement !) pour les dynasties de l’Egypte Antique, la liberté pour la démocratie et… le libéralisme pour le capitalisme ! Pour ce dernier point, nous y reviendrons.

Dans un système de domination qui fait tout pour ne pas en paraître un, dans une société où on fait tout pour détruire la figure autoritaire (héritage de mai 68, “il est interdit d’interdire”), une question essentielle se pose pour le pouvoir : comment établir un système de contrôle idéologique sans prendre le risque d’être taxé de fascisme ? Autrement dit comment appliquer la censure sans en avoir l’air ?
Parce que dans le fourre-tout conceptuel qu’est devenu la notion de démocratie, il figure la possibilité de critiquer le pouvoir ouvertement. Mais est-ce vraiment le cas ?

Ce qu’est la censure

Tout d’abord, qu’est-ce que la censure ?
Jouons un peu les universitaires et citons le dictionnaire en ligne Larousse.fr pour lequel “la censure consiste en l’examen préalable fait par l’autorité compétente sur les publications, émissions et spectacles destinés au public, et qui aboutit à autoriser ou interdire leur diffusion totale ou partielle.”
Une deuxième définition est la suivante : “Action d’interdire tout ou partie d’une communication quelconque.”censure

Mais nous préférons la définition de Wikipédia : “La censure est la limitation arbitraire ou doctrinale de la liberté d’expression de chacun.”
La suite de sa définition rejoint celle du Larousse.

Dans une société libérale, il est assez difficile de censurer sans entrer en contradiction directe avec la doctrine (ou plutôt l’illusion) que l’on veut établir : celle de la liberté totale et absolue. Alors comment faire ?

La solution se trouve sur le même plan : celui de l’illusion.

Education et conditionnement

Le mécanisme de la censure est basé sur une croyance fondamentale : de tout temps, la souffrance a toujours servi de moyen pour conditionner les peuples. D’ailleurs, l’éducation même consiste en la canalisation des pulsions d’un enfant par un jeu de punition/récompense, donc de souffrance/plaisir.
La souffrance physique, brute, est la plus indiquée, et a d’ailleurs été historiquement la plus utilisée. Nous parlons bien sûr de tortures -écartèlement, empalement, et autres joyeusetés impliquant un ustensile et une partie du corps- voire peine de mort.
Ces peines ne servent pas seulement à punir le contrevenant, mais également à donner l’exemple, à mettre en garde ceux qui voudraient en suivre la voie : “Voilà ce qui vous attend si vous vous opposez à notre puissance !”

Rat

Dans la civilisation, nous sommes tous un peu des rats

Si on veut conserver l’illusion de liberté individuelle, il faut supprimer la violence dans sa forme la plus brute : la violence physique. Ainsi, la violence brute, donc visible, disparaît du champ de perception.

Mais pas de pouvoir sans violence. Alors il faut changer sa forme, et la faire passer de grossière à subtile : la violence psychologique, par le biais d’humiliations publiques, telles les rétrogradations de militaires (le cas qui vient en tête spontanément, bien que ce ne soit pas un acte de censure, est celui de l’affaire Dreyfus), ou encore les abjurations (Galilée face au Saint-Office).
La violence symbolique a pour avantage que son statut de violence peut être nié, ce que ne peut pas être la violence physique (les séquelles physiques, ça se voit !).

En voici le mécanisme : par association d’émotions, l’acte d’enfreindre la loi est lié à un affect négatif, un sentiment de souffrance intériorisé (appelé culpabilité), ressenti à chaque fois que l’on est tenté de braver l’interdit. Comme on évite la souffrance, on évite également ce qui mène à la souffrance. Ainsi fonctionne le conditionnement, de l’éducation parentale à la civilisation.

Le Surmoi collectif

Un système de répression efficace est un système dans lequel la répression est intériorisée, et où on délègue à “ceux sur lesquels s’exercent le pouvoir”, pour paraphraser notre super philosophe Michel Onfray, le rôle de régulateur de comportements.
En quelque sorte, la police intériorisée, le rôle ambivalent de prisonnier et de gardien, de mouton et de berger. Soit le Surmoi individuel -façonné par les média-, façonnant à son tour le Surmoi collectif, c’est à dire la culture1.

L’avènement des sciences sociales2 a permis de développer une véritable ingénierie des groupes sociaux, et de parfaitement canaliser ce que l’on veut que le groupe réprime ou encourage.

Alors, par peur de la violence (que ce soit la perte d’amour du groupe -de Freud dans Malaise dans la Civilisation– ou la peur de répressions physiques), l’autocensure émerge : l’individu ne veut plus s’exprimer, de crainte d’être rejeté, considéré comme un raciste, un réac, un loser, un fasciste et autres insultes censurantes.
En d’autres temps, il aurait été puni pour blasphème, mais par le pouvoir, ce qui a l’avantage d’être visible, contrairement à celui qui sera puni par le groupe (rejet du groupe qui engendre infiniment plus de souffrance que le rejet de l’Etat, car menant à la sensation de solitude).Malaise

Il suffit alors à l’institution en place de maintenir une illusion de liberté totale, mais d’effectuer de la communication plus ou moins subliminale : des techniques d’hypnose (oui oui, l’hypnose, ça existe !3), au matraquage médiatique.
Cela passe alors par le traitement médiatique, qui sert de campagne de diffusion de l’identité du bouc émissaire -les comportements à réprimer- tout autant que de diffusion de l’exemple. Une violence psychologique et un avertissement. En une seule fois.
On a ainsi droit à une véritable ingénierie de l’émotion.

Exemple récent : Le mariage pour tous, sur lequel on débattait très peu et librement, et qui subitement devient un sujet sensible, avec lequel on doit prendre pléthore de précautions lorsqu’il est abordé, pour ne pas passer pour un homophobe (mot qui existait à peine quelques temps auparavant). Le mot homophobe est d’ailleurs devenu un outil de torture (de même que misogyne, raciste, fasciste), une arme pour mettre fin au débat sans avoir besoin d’argumenter.
Le problème n’est pas de savoir si le mariage pour tous est positif ou non, ce n’est pas le sujet, mais simplement de voir comment la sensibilité de la population a été façonnée.
Idem pour la vague de Charlie qui a déferlé en janvier 2015, et qui valait à quiconque ne se réclamant pas de Charlie d’être insulté, sur le modèle américain de “Si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes contre nous”.

Sous couvert de liberté, on conditionne en fait totalement ce qui est permis et ce qui ne l’est pas. L’Etat ne s’assure plus du monopole de la violence, mais délègue une partie de cette dernière au peuple, en feignant de ne pas la voir et de ne pas la provoquer.
La preuve sera évidente le jour où l’Etat perdra le contrôle de la population. A ce moment-là, il reviendra alors à une forme de violence clairement physique et brutale.

Nietzsche, quelque chose à ajouter ?

Et pour ajouter un peu d’argument d’autorité à tout ça, laissons parler Nietzsche, dans Le Gai Savoir, Aphorisme 39 :

“Le changement du goût universel est plus important que celui des opinions : les opinions avec toutes leurs preuves, leurs réfutations et toute la mascarade intellectuelle ne sont que les symptômes du goût qui change et certainement pas les causes de ce changement, ainsi qu’on le suppose encore si souvent.
Comment se modifie le goût universel ? Du fait que des individus isolés, puissants, influents expriment sans vergogne […] le jugement de leur goûts et dégoûts, et les imposent de façon tyrannique en les affirmant : ils font de la sorte subir une contrainte à plusieurs, qui devient peu à peu l’habitude d’un plus grand nombre et finalement le besoin de tous […].”

En clair : les personnes influentes ont toujours raison. Et si elles ont tort, ce n’est qu’une question de temps.


 

[1] En réalité, le mécanisme utilisé par les médias et issu des sciences sociales est plutôt inverse : on donne l’illusion de la masse adoptant une croyance ou un comportement, et par pression sociale, on diffuse cette croyance/comportement. Alors le faux Surmoi collectif façonne le Surmoi individuel, puis s’agglomère en Surmoi collectif réel. C’est ainsi que l’on crée le consentement. Pour plus de détails, cet article.

[2] Par des personnes voulant comprendre l’humain, mais faisant le jeu d’un système fasciste doux, à la manière de la société du Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley.

[3] Pour illustrer l’utilisation des techniques d’hypnose (connaissant très bien le sujet), il suffit de regarder comme les informations enchaînent un sujet extrêmement grave et centrale, avec un sujet léger, et très prenant. Je me souviens de l’enchaînement délirant de l’attaque d’un militaire dans le sud de la France, suivi de 5 minutes d’images totalement hypnotiques (littéralement) sur la neige en montagne, avec des décors à faire rêver, et une musique planante, le tout, très peu commenté. Un moyen d’intérioriser tout ce qui a été dit dans le sujet précédent, sans avoir le temps de le traiter. Pour info, cette technique s’appelle “rupture de pattern” en PNL, et est si technique, (attention complot !) qu’elle ne peut pas être le fruit du hasard…

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