Obsession de l’accumulation et narcissisme

Avertissement : Pour lire cet article sans être pollué par les habitudes de langage, il est important de garder à l’esprit que “le capitaliste” ne signifie pas “l’entrepreneur”, mais plutôt la classe capitaliste dans son ensemble, définissant une tendance générale de comportements retrouvée chez elle. Le mot “capitaliste” est utilisé pour définir la figure archétypale, l’incarnation la plus radicale du Capital, car c’est cet archétype qui fait avancer l’Histoire, et il finit toujours par apparaître.

L’obsession de l’accumulation

Selon Marx, le Capital est un type de relation sociale dans lequel les capitalistes ne peuvent accumuler des richesses que grâce au lien qu’ils entretiennent avec les travailleurs. La richesse totale mondiale étant plus ou moins finie (dans le sens “limitée”) et fixe, le capitaliste ne peut s’enrichir qu’en appauvrissant les autres, par un jeu de vases communicants. Bien sûr, dans un premier temps, à l’apparition du capitalisme primitif, évoluant dans un espace marchand totalement vierge, ouvert et à faible concurrence, il va enrichir localement ceux qui travaillent pour lui avec grand enthousiasme comme moyen de s’enrichir lui-même.

#tristesse #cestladeche

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Mais plus le temps passe, plus il sera difficile de produire de la valeur, et dans son obsession pour la croissance et l’accumulation, obsession absolument non négociable, il la cherchera où elle se trouve, à savoir chez les autres. Les deux ennemis du capitaliste étant la concurrence et l’épargne, deux tendances coexistent :
– Là où il y avait de l’espace dans cet énorme territoire vierge qu’était le marché, où la croissance était possible, les intérêts des différents capitalistes vont maintenant s’entrechoquer, ce qu’on nomme la concurrence. Cette voie a donné naissance au marketing, soit l’analyse des marchés, et toutes les opérations que l’on peut y mener.
– Ceux sur qui il s’est appuyé pour accroître sa richesse (en les salariant) ont de l’argent et des biens qu’ils ont épargnés. Toute somme d’argent immobilisée étant une somme non utilisée pour consommer, et donc non captable par le capitaliste, il faut maintenant trouver un moyen de la remettre en circulation afin de la capter. En dernière instance, cette voie a donné naissance à la publicité, à ce qu’on appelle “la rigueur”, et à la corruption des politiques. Nous y reviendrons dans les prochains articles.

Il est fou Mitterand, il est fou !

Le rêve secret du capitaliste, porté par son narcissisme exacerbé1, est de piller la Terre entière jusqu’à ce qu’il se l’approprie, par le biais de toujours plus de croissance, de richesse, de possession. Si vous avez des doutes, vous pouvez lire ces deux articles du Monde.fr qui vous expliqueront2 qu’en 2011, 388 personnes possédaient autant que la moitié la plus pauvre de la population mondiale, chiffre qui s’est réduit à 80 en 2014, et 62 en 2016. Bientôt peut-être, une seule personne possédera autant que la moitié de la population mondiale, voire le Monde entier ?

Arrêtons-nous un moment pour clarifier une chose : vous avez certainement un ami entrepreneur qui vit sa vie sereinement, sans aucune volonté d’accumulation outre mesure, ne cherchant pas à voler les autres ; et cet exemple vous empêche peut-être d’accepter les idées qui vous sont présentées. Précisons simplement que si ce n’est pas lui qui le fait, alors ce sera un autre, et cela ne changera rien.
En s’appuyant sur ce qu’est le déroulement de l’Histoire, nous pouvons voir que si un capitaliste s’enrichit jusqu’à atteindre les limites de ce qu’il peut faire en préservant sa morale, ce qui l’empêche de s’enrichir plus, alors l’Histoire fait une pause jusqu’à ce qu’apparaisse un autre qui, lui, ne s’encombrera pas de la morale, et ne la laissera pas lui faire obstacle. Il donnera une nouvelle tendance, vulgarisant ainsi l’immoralité (ou l’amoralité, selon la situation), se fera imiter par d’autres, et l’Histoire repartira de plus belle, laissant sur la touche celui qui a fait l’erreur de s’arrêter au premier obstacle venu, qui finira par s’appauvrir de plus en plus, jusqu’à être de nouveau jeté dans les affres du salariat. Car dans une société capitaliste, basée sur l’accumulation, il n’y a pas de situation stable : s’il n’y a plus croissance, c’est l’effondrement.
Ceci étant dit, reprenons.

Toute personne normalement structurée, voyant que quelqu’un la dépossède, se rebellera forcément si elle en a le pouvoir.
En dernière instance, et malgré tout le baratin idéologique contemporain sur la non-violence, le pouvoir est toujours lié à la capacité de nuisance, au rapport de force dans les possibilités de l’infliger à l’autre, tout en étant capable de se prémunir de celle de cet autre3.

Frédéric Lordon, le fameux

Et face au nombre, le rapport de force est clairement en la défaveur du capitaliste qui voit ses rangs se réduire toujours plus (à cause de la concentration des richesses) et seul le pouvoir symbolique, c’est-à-dire la place qu’il occupe dans les agencements institutionnels, permet de donner l’illusion du pouvoir de faire déferler la violence et de dominer le nombre. D’ailleurs, ce pouvoir de violence n’est pas vraiment illusoire, puisqu’en tant que chef d’organisation étatique, ou en tant qu’un de ses corrupteurs, on a le pouvoir sur les corps institutionnels armés tels la police ou l’armée.
Pour creuser la question, l’indigeste Imperium de Fréderic Lordon, ou au moins une de ses conférences permet de développer cette brillante idée que nous lui avons empruntée4.

Consommation et consentement

Vous l’avez compris, dans une société capitaliste primaire, l’accumulation n’est possible que par dépossession : de l’être d’abord (pour produire du travail, ce que Marx appelle l’aliénation), puis des biens (pour reprendre les fonds épargnés), ce qui crée la résistance. Pour continuer de s’enrichir -en appauvrissant ses travailleurs-, le capitaliste doit trouver un stratagème afin de continuer son pillage, sans être entravé par ces radins de pauvres qui ne partagent pas.
Il va alors jouer sur les deux tableaux cités plus haut : s’attaquer à ses concurrents, mais aussi chercher à concrétiser cette spoliation de richesses. C’est là que les jeux d’alliances interviennent, que la solidarité de classe naît pour organiser la croissance de la richesse des membres de cette classe.
La relation entre capitalistes est alors très ambiguë : d’un côté la concurrence féroce entre eux pour conquérir des parts de marché, et de l’autre leur association pour élargir le marché, association que l’on appellera “le Capital”.

Quel genre de stratagèmes utilise le Capital ? Pour limiter les contestations des travailleurs, il peut user de la force, mais il s’expose ainsi à la révolte de ceux qu’il exploite. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé à plusieurs reprises dans l’Histoire : les luttes paysannes, puis ouvrières en sont les témoins.
Car bien que le travail nous apparaît comme une nécessité absolue, comme la norme sociale intemporelle et à laquelle nul ne peut échapper, la réalité est que le seul qui veut vraiment travailler, c’est le capitaliste.
Tout son objectif est alors, comme le dit Lordon dans son beaucoup-moins-indigeste-mais-un-peu-quand-même Capitalisme, Désir et Servitude, d’enrôler les prolétaires dans son projet, afin de leur donner envie de travailler pour l’aider à réaliser son idée. Nous recommandons fortement la lecture de ce livre, ou au moins le visionnage d’une de ses conférences desquels on ressort grandi en conscience sociale.

Semblons-nous tous dire !

Stuart Ewen, universitaire américain, nous décrit dans son ouvrage La Société de l’Indécence que durant les années 20, les nombreux ouvriers immigrant aux Etats-Unis avec leurs traditions sociales et culturelles refusaient de rejoindre l’usine et le monde de la consommation, puis il explique comment, en réaction, le Capital a organisé le détournement des contestations afin de transformer les cultures pour embrigader les travailleurs, en instaurant ce qu’il nomme une idéologie politique de la consommation.
L’appropriation générant de la jalousie (le désir mimétique théorisé par René Girard), le statut social que confère la richesse engrangée génère chez les autres une volonté d’accumuler eux aussi des richesses. La dynamique psychologique qui entre en compte n’est en réalité pas le pouvoir, mais le pouvoir que donne le pouvoir, c’est à dire la représentation de soi-même que l’on se fait à travers le regard d’autrui, dans la recherche perpétuelle chez l’Homme de la reconnaissance de ses pairs.
Alors voyant comment les puissants sont évalués et admirés par les autres, et le Capital ne partageant pas sa richesse, l’homme du peuple devra se contenter d’un simulacre de statut social, de se parer des attributs du puissant – sans la puissance réelle – pour susciter l’admiration et positionner son image dans le défilé des représentations de la société du spectacle, tout en restant dans sa condition de pauvre. Le Capital lui vend alors des attributs qui lui permettront d’affirmer son statut social fantasmé auprès de ses pairs, suscitant l’admiration de certains, la jalousie des autres, et finalement, la consommation de tous.

Ainsi, le moyen le plus efficace pour enrôler le peuple dans son projet a été de jouer sur le même plan que celui qui pousse à devenir capitaliste : le narcissisme, par l’appropriation d’objets reflétant la richesse, objets nécessitant de l’argent, argent nécessitant de travailler.
La boucle est bouclée.

Et avec le narcissisme, viennent toutes les conséquences sociales désastreuses qui l’accompagnent dans la société du spectacle (violence, virilité surjouée, atomisation de la société, etc).Narcisse

Le Capital dévie les luttes physiques et sociales en luttes de représentations narcissiques, désignant l’ennemi du peuple comme le peuple lui-même, de sorte à horizontaliser le combat et effacer toute lutte de classes, afin que la concurrence soit déplacée du terrain de la richesse vers le terrain de la représentation de la richesse.
En contournant le problème de l’enrôlement des salariés dans son projet qui a pour finalité d’accumuler les richesses, le Capital crée un nouveau marché duquel il tire profit. A partir d’un obstacle, il grandit encore… jusqu’à atteindre les limites de la quantité de richesse mondiale que nous avons précédemment évoquées.

Qu’adviendra-t-il à ce moment ? Nous pouvons dès lors avoir un élément de réponse en gardant à l’esprit que l’économie n’a de vertus pacificatrices que tant que l’espace de croissance est ouvert


 

[1] Il ne s’agit pas ici d’un jugement de valeur, mais d’un fait : c’est bien le narcissisme, l’égoïsme, qui meut le capitaliste.

[2] Et normalement, la simple lecture de ces articles devrait suffire à cesser de traiter de complotiste quiconque met en évidence la volonté d’un nombre réduit de personnes d’asservir le monde. Que vous ne croyez pas un complotiste qui vous parle de théories farfelues (style Terre plate ou Reptiliens Illuminatis), soit ! Mais vous ne devriez pas nier cette volonté de concentration de l’argent, et donc, du pouvoir.

[3] Voilà pourquoi le nucléaire a un véritable pouvoir dissuasif, et permet d’avoir un vrai poids à la table des négociations. De même, si vous vous soumettez à votre hiérarchie, c’est qu’il a la capacité de vous pourrir la vie, voire de vous virer, ce qui vous nuirait fortement dans votre vie sociale (moins de consommation, impossibilité de payer votre crédit, etc.). Combien se lâchent totalement en terme d’insolence lors de leur départ ?

[4] Et qu’il a empruntée à Spinoza.

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